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L’ouvrage intitulé « Fear : Crainte : l’antisémitisme en Pologne juste après Auschwitz. » de Tomasz Gross décrivant les craintes de l’antisémitisme des juifs polonais au lendemain de la seconde guerre mondiale n’a pas reçu le meilleur des accueils. Avant même que la version polonaise ne soit éditée, des plaintes en diffamation vis à vis de la nation polonaise ont été déposées. Il s’agit pour les autorités judiciaires polonaises d’examiner si les témoignages recueillis par Tomasz Gross, historien américain, relèvent de la propagande ou si il ne s’agit que de dévoiler ce qui a été trop longtemps caché ou non avoué. L’ancien procureur générale polonais Jerzy Engeling, à la demande d’un groupe de sénateurs polonais, a annoncé qu’il allait se charger personnellement de l’enquête, avant d’entamer d’éventuelles poursuites judiciaires. S’agit il de réelles diffamations de la part de l’historien américain, ou bien de la difficile acceptation, de la part de politiciens polonais, d’une partie de l’Histoire de la Pologne lorsque celle-ci était occupé par les soviétiques juste après la seconde guerre mondiale ?
La version polonaise du livre vient d’être publiée vendredi dernier. Tomasz Gross n’en est pas à son premier ouvrage en la matière puisqu’il a aussi composé « Voisins : la destruction de la communauté juive de Jedwane », où cet ouvrage montre comment une communauté juive appartenant à un village polonais a été exterminée pendant le seconde guerre mondiale. Cette ouvrage avait par ailleurs contraint l’un des anciens présidents de la République de Pologne à formuler des excuses publiques. L’auteur est donc déjà connu, son nouvel ouvrage ne peut que provoquer des remous en Pologne. L’ouvrage « Craintes » de Tomasz Gross reprend toute une série de nombreux témoignages où la population juive doit se méfier de la population polonaise. Il accuse par ailleurs aussi bien les autorités soviétiques comme certains représentants de l’Église catholique polonaise de laisser libre court à ce genre de discrimination. Autant dire que cet ouvrage est en train de créer un polémique très sérieuse qui traverse toute la Pologne. Jan Zaryn, appartenant à l’Institut Polonais du Souvenir, a expliqué que le livre de Tomasz Gross consiste à présenter les polonais tel que des antisémites, ou du moins à en renforcer le stéréotype, et non pas à présenter une version objective des faits historiques. D’après Jan Zaryn, l’étude des crimes commis par l’Allemagne nazi et les soviétiques ne permettent pas de qualifier explicitement les polonais d’antisémites, cet ouvrage ne servirait qu’à spéculer. Il recommande plutôt des ouvrages tel que « Après l’extermination » de Marek Chodkiewicz qui décrit les multiples causes qui sont à l’origine des crimes contre les juifs, et qui ne peuvent pas uniquement retenir le motif de l’antisémitisme. Un débat sur la question de l’antisémitisme tel qu’il est présenté au sein de l’ouvrage de Tomasz Gross aura aussi lieu à l’université Jagellonne de Cracovie le 24 janvier prochain.
L’ancien ambassadeur d’Israël en Pologne, Szewach Weiss, a annoncé que les polonais ne devraient pas ressentir de crainte vis à vis de l’ouvrage de Tomasz Gross. Il s’agit, d’après ce dernier, de l’occasion qui est présentée pour les polonais de pouvoir affronter leur propre passé, même si celui-ci n’a pas toujours été très glorieux. Voir : La question de l’antisémitisme en Pologne.
La réaction du prix Nobel américain, Elie Wiesel, et ancien survivant du camp de Auschwitz, constitue un réel support pour les oeuvres de Tomas Gross, qu’il s’agisse aussi bien de son nouvel ouvrage « Craintes » comme de celui de « Voisins » qui décrit le massacre de Jedwane en 1941. Il cite les nombreux exemples de Pogrom qui se sont produits en Pologne au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il n’en accuse pas entièrement la population polonaise, il explique que parmi la population polonaise, il y a eu des assassins, mais aussi d’autres polonais qui eux se sont battus pour sauver la population juive. Il ne considère pas les nouvelles générations comme responsables, il s’agit de reconnaître les véritables responsabilités qui s’appliquent aux réels auteurs, et non pas de faire l’amalgame au sein de toute la population polonaise et de ne pas finir dans les clichés.
Elie Wiesel avait déjà provoqué un choc lorsqu’il avait été invité en 1996 par l’ancien Premier Ministre polonais Wlodzimierz Cimoszewicz lors du cinquantième anniversaire du pogrom de Kielce, où il avait expliqué que si la mise en place des camps de concentration et d’extermination avaient été des initiatives de l’Allemagne nazi, il n’en reste pas moins que les assassins auraient été des polonais. Il en avait profité pour aussi demander à ce que le gouvernement retire les symboles religieux autour des anciens fours crématoires de Birkenau puisqu’il avait annoncé que l’essentiel des victimes étaient juives, ce qui lui a valu peu de temps après de nombreuses critiques de la part de la presse polonaise, cela d’autant plus que les victimes des camps n’étaient pas toutes juives.
Il appuie l’ouvrage « Voisins » de Tomasz Gross, publié en 2001, qui retrace le massacre de plus de 1600 juifs du village de Jedwane en juillet 1941 par la population polonaise et non pas allemande. S’il est clair que cet ouvrage puisse embarrasser la Pologne, Elie Wiesel rétorque que le nouvel ouvrage « Craintes » ne pourra qu’en faire autant. Ces deux ouvrages sont, d’après ce dernier, les témoignages de la bassesse humaine. Le mot de crainte exprime tout ce qui réfère aux régimes totalitaires, à toutes les méthodes qui ont eu pour objectif de réduire, d’anéantir et d’humilier une population. Lors de la seconde guerre mondiale, on aurait pu être amenés à penser que les juifs et polonais allaient combattre ensemble leur ennemi commun que fut l’Allemagne nazi, comme le souligne Wiesel, mais ce ne fut pas le cas lorsqu’on voit comment la population polonaise de la capitale traitait la population du quartier juif. Ces craintes se sont poursuivies après l’occupation de l’Allemagne nazi pendant tout le règne du régime soviétique. Les nombreux témoignages du nouveau livre de Tomasz Gross auraient été recueillis entre 1945 et 1946, lorsque les survivants des camps sont retournés chez eux. Les agressions étaient à la fois commises par des policiers, des soldats et des civils. La plupart du temps, les survivants devaient supporter les violences au moment de leur retour. Leurs propriétés étaient parfois occupées par des populations polonaises qui ne voulaient pas les leur rendre, l’antisémitisme continuait à survivre malgré la fin des camps d’exterminations. S’il ne s’agissait pas de leur récupérer leurs biens, certains juifs étaient tués soit à cause des mythes qui couraient sur la population juive, ou tout simplement par vengeance et frustration. Les autorités auraient essayé de camoufler certains crimes, et l’ensemble de la population juive n’avait plus le droit d’avoir accès au services publics ainsi qu’aux postes de la fonction publique.
Lorsque les tensions avaient atteint leur maximum, les conflits prirent l’aspect des pogroms où la population juive servait de véritable bouc émissaire. Il y eu de fausses rumeurs visant à renforcer la haine antisémite au sein de la population polonaise et qui étaient parfois entretenues par les autorités locales. Ces rumeurs relevaient d’autant plus du ridicule qu’on avait accusé les juifs d’enfermer de jeunes chrétiens pour en boire le sang. Ce fut le cas par exemple à Cracovie et à Kielce, où on a essayé de faire croire que la population juive massacrait de jeunes enfants chrétiens, tel que le révèle le témoignage de ce jeune garçon polonais qu’on avait contraint à mentir et d’aller raconter qu’il avait été enfermé dans une cave détenue par des juifs. Alors que la population polonaise a utilisé ce motif pour exprimer sa haine à l’égard de la population juive, les faits montrent qu’il n’y avait pas de cave dans les locaux détenus à l’époque par les juifs mais aussi que les plus hautes autorités de l’Église avaient dénoncé ce genre de mensonge. La population polonaise avait été utilisée par les autorités soviétiques pour satisfaire d ’autres objectifs politiques.
Pour Elie Wiesel, il ne s’agit pas pourtant de retenir à l’égard de la Pologne une responsabilité collective, mais bien de reconnaître la responsabilité des véritables coupables. Annoncer la vérité ne signifie pas que toute une nation est condamnée et que ses nouvelles générations doivent en assumer la responsabilité, il s’agit d’avoir un regard sur son passé, opinion qui rejoint celle de Szewach Weiss.
La presse polonaise était déjà intervenue il y a deux années de cela afin de réagir face à la pensée de Elie Wiesel. Si ce dernier estime que la presse polonaise a répondu par une attaque antisémite en 1996 quand il avait prononcé son discours critique vis à vis de la Pologne, la presse polonaise tient à souligner que le problème en question concernait la présence de croix catholiques dans l’ancien camp de Auschwitz Birkenau, et que son discours avait été critiqué par des personnalités qui sont loin d’être antisémites tel que le père Józef Tischner. Quand en ce qui concerne l’ouvrage « Voisins » de Tomasz Gross, on ne peut pas ignorer qu’il s’agissait de faits de l’Histoire qui suscitaient des débats qui n’étaient en aucun ignorés à la fois par le Primat de l’Église polonaise mais aussi par les Présidents de la République de Pologne. Il est d’ailleurs rare de voir un pays d’Europe Orientale tel que la Pologne qui ai, avec autant d’honnêteté, fait face aux périodes les plus sombres de son Histoire. On se rappelle de l’événement suivant lequel un rabbin avait été agressé en Pologne, ce qui avait provoqué les excuses de la part de l’actuel Président de la République, Jaroslaw Kaczynski. Néanmoins, la presse polonaise ne peut pas non plus oublier les déclarations qui auraient été faites par le père Rydzyk, directeur de la Radio Maryja, et qui avait accusé l’actuel président polonais d’être à la merci des juifs. On ne peut non plus oublier des images tout aussi récentes montrant des rassemblements de fidèles auditeurs de cette radio, brandissant certaines pancartes où figurent sur certaines des logos antisémites. Cette Pologne là n’est ni sous le régime soviétique, ni occupée par l’Allemagne nazi, mais est régie par le système des démocraties libérales.
Le Pogrom de Kielce a toutefois produit un effet plus amplifié à travers les populations juives qui avaient essayé de rentrer en Pologne. Les « craintes » de Tomasz Gross constituaient un instrument de pression politique pour contraindre les populations juives à rester dans les pays où ils avaient émigré pour trouver de la protection. Les massacres de Kielce, outre le fait qu’ils aient été utilisés pour manipuler la population polonaise, ont aussi constitué l’étape décisive du non retour. Il ne s’agit pas uniquement des victimes des massacres, mais de tout ceux qui ont subi le contrepoids d’une pression lors d’un éventuel retour. Il n’est pas rare de voir les descendants de nombreuses familles retourner de nos jours en Pologne pour réclamer ce que leurs familles ont dû abandonner.
Les critiques les plus vives qui proviennent de la presse polonaise viennent d’éditions catholiques tel que Tomasz Terlikowski dans Rzeczpospolita ou encore du journal Tygodnik qui mettent en avant les relations entre les populations juive et polonaise et accusent Tomasz Gross de sortir les faits de leur contexte historique. Les faits historiques restent toutefois très limités à la seule approche historique, mais il ne faut pas en oublier le contexte sociale, où les mouvements de populations juives ont été contraints d’abandonner leurs biens et encore moins de pouvoir revenir en raison de la contrainte que représentaient les craintes en question, et c’est que rappelle cet ouvrage. Cet ouvrage choque parce qu’il montre une réalité sous la forme de témoignages, mais un témoignage ne peut pas qu’être un fait de l’Histoire, il y eu des conséquences plus importantes sur les mouvements de populations juives d’origines polonaises. Oeuvrer pour l’amélioration des relations entre populations juive et polonaise est tout à fait honorable, mais ce genre d’argumentation ne doit pas servir à oublier ce qui s’est réellement passé, ni à exercer une forme de chantage. On ne peut pas opposer l’état des relations entre deux peuples en les subordonnant à l’obligation d’oublier ou de ne pas reconnaître. L’Histoire est un devoir de mémoire, qui trouve son sens quand on l’exerce afin d’éviter les erreurs du passé, et cela d’autant plus à une époque où on a cru au retour des haines raciales avec la réapparition en Pologne de la Ligue des Familles Polonaises sous l’ancienne coalition gouvernementale.
L’exemple juridique le plus ridicule émanant des autorités polonaises consiste à brandir son article 132 de son code pénal qui accorde trois années d’emprisonnement pour toute personne qui imputerait au peuple polonais une participation aux crimes commis par l’Allemagne nazi ou encore par les agents soviétiques. Plus qu’une double moquerie, il s’agit juridiquement parlant d’un texte vide de sens. D’une part, parce que l’ouvrage en question n’accuse pas le peuple polonais. Qu’il s’agisse du prix Nobel Elie Wiesel, qu’il s’agisse encore de l’ancien ambassadeur d’Israël Szewach Weiss, et de Tomasz Gross, ce n’est pas le peuple polonais qui est mis en cause, et cela d’autant plus qu’ils reconnaissent que des polonais se sont battus pour la population juive, et qu’il s’agit d’un devoir de mémoire visant à ne pas oublier les véritables responsables. Appliquer l’article 132 du code pénal polonais serait difficile, à moins qu’il ne s’agisse d’une interprétation très extensive, à la limite pouvant remettre en cause l’impartialité d’un magistrat polonais. D’autre part, si l’Institut Polonais du Souvenir a été créé, c’est justement pour condamner les crimes commis par des polonais, ou encore pour reconnaître les crimes en question, lors de l’occupation soviétique. Autant dire que cet article devrait s’appliquer à l’institut lui même. De même, invoquer cet article 132 relève du ridicule, parce qu’une loi est soumise à une constitution. Si cette constitution relève d’un État démocratique, ce qui n’est pas encore vraiment le cas pour le régime des procédures pénales en Pologne, les lois sont soumises à un bloc de constitutionnalité et ne peuvent en aucun cas être privatives de liberté, sauf si ces libertés sont utilisées pour divers délits de presse. Enfin, Tomasz Gross est un citoyen américain, d’un État où la liberté d’expression est nettement plus défendue qu’en Pologne, que tout procès ferrait intervenir des juridictions internationales, et que ce procès a de très fortes chances d’en conclure à la défense de la liberté d’expression. L’avantage de la liberté de migration, et d’expression, c’est que cela peut contraindre un État à revoir ses libertés sans pouvoir utiliser de méthodes dictatoriales. En quelques sortes, les craintes post-modernes passent pour éphémères Outre-Atlantique.